Pierre Runique.
D'évidents talents d'administrateur
Parlons des colonisations où son sens de l'ordre et son énergie ont
fait merveille. Ou bien il s'approprie des territoires vides comme
l'Islande – qui développera l'une des plus prestigieuses civilisations
qu'ait connues notre Occident médiéval – ou le Groenland, ou sans doute
le Labrador. Ou bien il institue une sorte de modus vivendi avec
les autochtones ; ainsi autour de York, dans le Danelaw anglais qui
porte son nom – territoire où règne la loi des Danois –, ou dans notre
Normandie à laquelle il donne des « cadres » mais sans la coloniser
exactement, ou encore en Irlande du sud.
Il est parvenu à s'installer là
par une sorte de guerre psychologique dont le caractère majeur était de
mettre en condition les populations : elles devaient lui verser une
sorte de rançon annuelle ou danegeld – l'argent aux Danois –
jusqu'au moment où, exsangues, elles ne voyaient plus d'autre issue que
de lui offrir de s'installer sur leur territoire. On mettra à part le
cas de la Russie : selon une source qui paraît sûre – la Chronique dite
de Nestor – les Slaves, incapables de se gouverner et admirant la
discipline ainsi que le sens de l'organisation des Varègues suédois qui
traversaient leurs pays, leur auraient proposé de devenir leurs
gouvernants – ce que les intéressés, bien entendu, ont immédiatement
accepté, fondant la Russie à laquelle ils ont donné leur nom, puisque
Slaves et « Grecs » les appelaient Rus. Que ce nous soit l'occasion de
vérifier un autre trait étonnant de ces Vikings, leur remarquable
faculté d'adaptation : en deux, trois générations au maximum, ils se
sont assimilés, ils se sont fondus dans la population ambiante, il n'y a
plus ni Vikings ni Scandinaves, ce qui ne signifie pas, évidemment, que
force survivances n'aient pu durer dans toutes sortes de domaines.
En a-t-on assez dit pour convaincre de ce que le Viking ne fut pas un
guerrier par définition. L'observateur moderne est frappé par son sens
de l'ordre et de l'organisation, qui le rend capable aussi bien de
prouesses mercantiles qu'administratives ou, éventuellement, guerrières
si l'on y tient. Ajoutons-y, romantisme impénitent oblige, son amour
incontestable de l'aventure qui le mènera jusqu'à des limites non
seulement occidentales – l'Amérique toujours – mais aussi orientales :
il aura traversé la mer Blanche et hanté une bonne partie de l'Asie
centrale. L'archéologie que nous sollicitions précédemment exhume
encore, en Scandinavie même, des « trésors », c'est-à-dire des monceaux
de pièces d'argent de toutes provenances qui ont été enterrés par
sécurité et dont le détail suffit à vérifier et l'amour du lucre du
possédant et la diversité de ses pérégrinations comme de ses
tractations.
Le phénomène viking : 800-1050
Il est clair qu'une si longue période n'a pu manifester un front monolithique. En fait, on peut distinguer quatre phases.
La première, de 800 à 850, serait une époque d'essais, qui découvre
puis vérifie la vulnérabilité de l'Occident. Ce qui fait que la seconde,
de 850 à 900, assiste à ces entreprises systématiques bien ciblées et
tout à fait conscientes, tant des buts à viser que des possibilités de
résistance : ce sont ces raids-là qui ont tellement épouvanté les
chroniqueurs.
À partir de 900 et pour presque un siècle (980) – le phénomène
islandais étant un tout petit peu antérieur (874) – le Viking
s'installe, colonise, se mêle aux populations locales : en Angleterre,
en Normandie, en Irlande, dans les îles nord-atlantiques (Orcades,
Hébrides, Shetland, Man, Écosse du Nord-Ouest et Irlande du Nord-Est) et
en Russie autour de Novgorod (Holmgardr) et de Kiev (Kænugardr), en
attendant la fusion de ces deux principautés sous le nom de Russie.
Insistons quelque peu sur le « miracle islandais », ainsi appelé
parce que la population qui s'établit dans l'île aux volcans, non
seulement va développer un type de société et de gouvernement sans
équivalent ailleurs – non pas une république ou une démocratie : une
oligarchie ploutocratique serait la bonne désignation – mais encore va
donner à l'Occident la plus riche et la plus originale des littératures
médiévales qui soient, avec ses Eddas, ses sagas, sa poésie scaldique,
sa littérature savante.
Reste la période 980-1050 environ, qui oriente le phénomène, cette
fois, dans un sens nettement plus militaire, par le fait, soit des
souverains danois tels Sveinn à la barbe fourchue et son fils Knutr le
Grand, soit de grands aventuriers suédois partis vers l'Asie centrale.
Création de vastes camps militaires destinés à entraîner les troupes,
raids massifs par voie de mer ou de terre, c'est l'unique aspect d'un
mouvement bien autrement vaste et divers qui puisse se ramener à des
vues qui n'ont fait que trop de ravages en notre siècle. Encore
convient-il de dire que ces raids danois ou suédois se sont soldés par
de cuisants échecs.
Parce que tout le Nord s'est converti sans coup férir et avec une
remarquable uniformité – encore une idée fixe et fausse à battre en
brèche ! – au christianisme autour de l'an mille, ce qui a stérilisé
ipso facto la principale ressource des Vikings, le trafic des esclaves ;
parce que les souverains scandinaves, jusque-là légitimés par
d'anciennes assises irréductibles aux normes « méridionales » se sont
progressivement alignés sur les usages occidentaux, ce qui a contrecarré
en essence le Viking en le dépossédant de sa liberté et de son
indépendance économique, on peut dire qu'autour de 1050, le Viking se
meurt – on se gardera bien de prendre le phénomène de la conquête de
l'Angleterre par Guillaume le Bâtard pour un phénomène viking : c'est un
trait tout normand ! Mais cela n'ôte rien à la valeur du phénomène : en
un sens, on peut dire que le Viking aura été le premier Européen dans
la mesure non négligeable où, par force, il a mis en contact les nations
qu'il hanta et où il a opéré un étonnant brassage de biens, de
personnes et d'usages. Il illustre à merveille le thème de la
circulation, dont il est amusant de constater qu'il redevient à la
mode !
Et l'on ne saurait quitter ce sujet sans préciser avec insistance que
le phénomène viking n'aurait pu voir le jour et durer avec une telle
emprise si ses responsables n'avaient été les fruits d'une haute
culture. En témoignent des techniques d'une élaboration extrême, le
bateau n'en étant que le fleuron, des pratiques sociales et politiques
fort en avance sur leur temps, mais aussi des réalisations artistiques
et littéraires qui n'avaient pas d'équivalent ailleurs. Mais, de grâce,
rien ne saurait être moins « barbare » que ce phénomène-là. Laissons de
côté les superlatifs et outrances dérisoires : la marque des hommes du Nord qui ont tenu le devant de la scène pendant deux
siècles et demi est peut-être l'aventure, bien sûr, elle est surtout
l'énergie et un sens vraiment remarquable de l'exploitation intelligente
de la conjoncture.
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